Sacré

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Totem,Oiseau-Tonnerre
Thunderberg. Victoria, Canada

Grand Robert de la langue française : adjectif au sens de « sacré à Dieu, consacré » , traduit de l’adjectif latin :sacer, sacra, sacrum, et popularisé par l’Eglise.
Qui appartient à un domaine séparé, interdit et inviolable
Qui est digne d’un respect absolu…

Trésor de la langue française : Qui appartient à une domaine séparé, inviolable, privilégié par son contact et sa divinité, et inspirant crainte et respect.

Vocabulaire technique et critique de la philosophique . Lalande :
A) (Au sens fort et général) Qui appartient à un ordre de choses séparées, réservé, inviolable, qui doit être l’objet d’un respect religieux de la part d’un groupe de croyants
B) (Au sens moral) Très usuel : le caractère sacré de la personne humaine. Il s’y ajoute dans cette acception, l’idée d’une valeur absolue, incomparable.

Dictionnaire philosophe d’André Comte-Sponville : Ce qui vaut absolument au point de pouvoir être touché, sauf précautions particulières, sans sacrilège. Le sacré est un monde à part, comme le représentant, dans celui-ci de l’autre. Il est séparé ou doit l’être du quotidien, du laïque, du simplement humain. […] Le sacré mérite davantage que du respect ; il mérite, ou plutôt, il exige, vénération, adoration, « crainte et tremblement », comme un mélange d’effroi et de fascination…..
En un sens plus général, et plus vague, on appelle parfois, sacré,  ce qui semble avoir une valeur absolue, qui mérite pour cela un respect inconditionnel…(Voir l’article)

Synonymes : Inviolable.

Contraires : Désacralisé. Exécré. Profanation. Maudit. Sacrilège.  

Par analogie : Âme. Amulette. Arbre de vie. Autel. Béni. Blasphème. Cérémonie. Corruption. Consacrer. Culte. Divin. Divinités. Drapeau. Esotérisme. Fétiche. Ganze andere (Autre dimension). Hagiographie. Hiératique. Honneur. Hymne national. Impiété. Initiation. Interdictions. Laïcité. Liberté d’expression. Liturgie. Maléfique. Métaphysique. Mausolée. Mystique. Offrande. Pacha-Mama. Pain béni. Profane. Purifier. Recueillement. Religion. Reliques. Rituel. Sacralité. acrément. Sacristie. Sacrophile. Sacrolège.Sacro saint. Sacrum. Sacrure. Sanctifié. Sanctuaire. Spiritualité. Statue. Surnaturel. Temple. Tombe.Transcendé. Totem. Vache sacrée. Vénérable.

Expressions : Amour sacré de la Patrie.Avoir le feu sacré. Horreur sacrée. La famille c’est sacré. Monstre sacré. Sacré coquin !Sacré farceur! Sacré menteur ! Sacré toupet ! Texte sacré. Un sacré numéro.
Jurons : Sacrebleu ! Sacré dieu ! Sacré non d’un chien !

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 « Est sacré l’être, la chose ou l’idée à quoi l’homme suspend toute sa conduite, ce qu’il n’accepte pas de mettre en discussion, de voir bafouer ou plaisanter, ce qu’il ne renierait ni ne trahirait à aucun prix » (Roger Gallois. L’homme et le sacré. P, 178)
Cette approche de Roger Gallois est, avant les attentats terroristes. Peut-être eut-il revu son propos, car il justifie les réactions violentes qui ont inspiré les terroristes.
Je reprends le propos :
Ce qu’on n’accepte pas de mettre en discussion…..
2° De bafouer ou de plaisanter
De arguments à  l’égard des réactions  aux caricatures de Mahomet par Charlie Hebdo en 2006, à l’égard de ceux qui ont crié au blasphème, à l’égard des terroristes islamiques qui ont tué douze personnes le 7 janvier 2015.

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« Si la laïcité n’est pas une religion, elle aussi est sacrée »  (Abd Al Malik. Réconciliation. Robert Laffont. 2021)

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« Sacré et profane sont deux termes corrélatifs qui n’ont de sens que l’un par l’autre. Ils forment un cadre essentiel de la pensée, posé pour ainsi dire, a priori. Mais si ces deux termes ne se distinguaient que par leur séparation réciproque, il serait impossible en observant une société de savoir, de ces deux ensembles, lequel est le sacré, lequel est le profane. Il faut donc en outre que le sacré présente un caractère spécifique. Ce caractère n’est pas seulement la supériorité ; car s’il en est nettement ainsi dans les formes les plus hautes de la religion, il n’en est plus de même en ce qui concerne une amulette ou un fétiche.
On peut dire aussi que dans la plupart des cas, les êtres ou les choses sacrés sont ceux que protège et défendent les interdictions, et qui doivent n’entrer en contact avec les premiers que suivant des rites définis. Mais cela ne va pas sans reserves; car sacré, lui aussi, doit en bien des cas éviter le contact du profane. Il reste que dans le cas où ils entrent en relations, l’un et l’autre n’agissent pas de même : le sacré est le siège d’une puissance, d’une énergie qui agit sur le profane, comme agissent un corps électrisé, un ressort tendu, tandis que le profane n’a que le pouvoir de provoquer la décharge de cette énergie, ou dans certains cas de l’invertir  en la passant de l’une à l’autre des  deux formes distinguées ci-dessus, de la forme pure et bienfaisante ou la forme impure et maléfique » (E. Durkheim)

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«  Il n’y a pas besoin d’un Dieu, pour rétablir une part de sacré dans son existence » (Melissa Da Costa. Les lendemains. Poche 2020)

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Régis Debray. France culture. 12 juillet 201
« Que faut-il entendre par, sacré ? »
Etrange destin que celui de ce mot ! A la fois étrange et familier. Hier dans toutes les bouches, surabondamment, salué et reconnu, il n’est plus bien porté, il n’a plus droit de cité. Sacré est devenu tabou, ou du moins mal séant. Le substantif fait peur, parce qu’un référent ainsi baptisé suppose des révérences, et l’épithète fait sourire quand à la note d’ironie admirative qu’on y met. Oui ! parce qu’une sacrée musique, n’est pas une musique sacrée. Si on sourit en parlant d’un sacré farceur, ou d’une sacrée jolie fille, c’est-à-dire, au fond, pour mieux conjurer la crainte, ou l’embarras que suscite aujourd’hui « l’amour sacré de la patrie », et autres versets jacobins qui me semblent un peu trop sentir la terre et les morts, la cantique des armées, et l’hécatombe des corps.
Rien n’est sacré en soi, mais on ne connaît pas de société culturelle officielle athée, qui n’ait pas en son sein un point de sacralité : quelque chose qui légitime le sacrifice et interdit le sacrilège. Et cet incontournable, ce sacralisé se distingue du profane ou de l’anodin par des traits reconnaissables à l’œil nu, et ce sont ses contours que j’aimerais esquisser aujourd’hui.
Aussi, le sacré s’est-il absenté des discours publics, il est proscrit dans nos textes législatifs. On peut dire, par exemple, qu’une tombe a été profanée. On peut rédiger une loi contre l’outrage à la Marseillaise, ou au drapeAau, on peut interdire de manipuler le génome de l’espèce humaine, on peut prohiber le trafic d’organes prélevés sur un cadavre. Mais il ne s’en déduit pas qu’on puisse remonter à la source, et dire que : une sépulture, un hymne national, le génome, ou la dépouille humaine, ont quelque chose de sacré en eux. Ah ! oui ! parce que c’est logique, s’il n’y avait rien de sacré il n’y aurait ni outrage, ni viol, ni profanation.            
Profaner ! oui ! ça se dit couramment. Sacraliser ! halte-là ! C’est comme un livre de cuisine qui parlerait du cuit, sans parler du cru, un bulletin météo qui ne parlerait que du froid, ça susciterait en nous quelque étonnement ; mais ce qui nous étonnerait, nous, c’est d’entendre le mot sacré, dans la bouche d’un politique, ou d’un sociologue, alors que la distinction, sacré – profane, est tout aussi banale que celle du jour férié et du jour ouvrable. En fait, elle est à tous les coins de rue cette opposition, mais, sans le nom propre. De légitime et valorisante chez nos officiels  que la langue des valeurs, cet édulcorant citoyen qui est au sacré civique, ce que Walt Disney est à Sophocle, le nutella à la crème anglaise, ou le Mac do au bistrot du coin.

Nous savons le rôle que joue l’addiction au sucré, au doucereux dans l’infantilisation des peuples. Nos malheureux ministres pour s’adapter à l’air du temps qui est à la moraline le complément où règnent les chiffres ; nos ministres tartinent leurs discours avec les valeurs de la République et on comprend pourquoi, cette douceur ne coûte rien. Nos valeurs sont sans pénalité, elles n’obligent à rien de sérieux, ni de précis, sinon d’infraction, de règlement, de sanction, alors que là, où il y a du sacré stipulé, il y a de l’impératif catégorique, avec du contraignant et de l’obligatoire.
La valeur est molle, le sacré est dur. La valeur ça plait à tous, c’est la fonction du kitch, et le métier des politiques.
Le sacré ça effraie, on y flaire quelque chose de lugubre, de sanguinaire ou de mauvaise augure, ce qui d’ailleurs n’a rien d’absurde, parce que le sacré, ça peut se définir comme ça, rapidement : comme cela qui légitime le sacrifice et qui interdit le sacrilège. Or, nous n’avons nulle envie de nous sacrifier, pour quoi que ça ce soit, et nous détestons viscéralement les interdits, sauf pour avoir la gloriole de les enfreindre. Le plus drôle c’est ceci, c’est que notre société, où  le fameux : « il est interdit d’interdire » faisait encore rougir de plaisir, elle  ne cesse depuis d’aligner des sanctions de toute sorte pour qui viole telle loi mémorielle, telle bienséance de langage, telle règle de politesse ; et les mots sont légions à ne plus prononcer : celui de race, par exemple, les gestes à ne pas faire, le baise-main est un peu suspect, les vêtements à ne pas porter, le voile, par exemple. Et il n’y a rien de répréhensible, bien au contraire, ni même de très original puisque tous les humains depuis la nuit des temps, ont pour devise ou slogan, en tous cas pour ligne de conduite, et pour règle irrémédiable, quelque chose comme, il est interdit de ne pas interdire.
Alors nous, nous nous vantons de ne plus rien tenir pour sacré. Mais au fond nous trouvons très normal que les auteurs d’une BD au deuxième degré  ironisant sur les nazis et les déportés juifs, étaient condamnés à une forte amende, et leur livre interdit à la vente, il y a quelques années de cela. Nous estimons que la pédophilie est un crime sans pardon, et que s’en aller faire cuire un œuf sur le plat au-dessus de la flamme du soldat inconnu à l’arc de triomphe, ou pire encore, aller ouvrir une crêperie sous le portail du camp de concentration d’Auschwitz « Arbeit macht frei » ça constitue plus qu’une incongruité, ou un acte de mauvais goût. Mais surtout, que le mot sacrilège ne soit pas prononcé, il nous ferait rougir, nous les lecteurs du « Canard enchaîné » pour qui la liberté de penser s’appelle, « Charlie hebdo ».

   Le festival de Fez des musiques sacrées, est certes à l’honneur. Ici le surnaturel et l’ésotérisme prospère sur nos gondoles. Le sacré s’est réduit au folklore, s’est réduit au folklore partout où l’économie est reine, et on ne sache, que les milieux où l’on colloque, dissertent des polémiques sur la démocratie, la République, le lien social, etc..,  se mêlent d’aborder ce thème du sacré.
Il est à la fois, ce thème, structurant et mal aimé. Alors ! d’où vient ce malaise ? ce dédain ou ce refoulement ? Je dirai à première vue, d’un amalgame avec la bondieuserie et la sacristie. Et d’ailleurs cet amalgame je l’ai très longtemps fait mien, jusqu’au jour où, dans les années 1980, me promenant sur la Place rouge à Moscou, j’allumais nonchalamment un cigarillo, et j’ai vu fondre sur moi un soldat en chapka, pour m’enjoindre avec des gestes impérieux, de mettre fin, immédiatement, à cette impiété, et de jeter cette cigarette, car il était interdit de fumer, non seulement dans le mausolée de Lénine, et devant le mausolée de Lénine. Mon geste malheureux m’a appris que l’athéisme officiel n’est pas « sacrifuge » (comme on dit, vermifuge), mais qu’il est au contraire sacrophile, il aime la sacré, jusqu’à la manie, avec toutes sortes de solennités, de ferveurs réfrigérées, mais qui en imposaient

   Oui ! pour découvrir ce religieux réduit aux acquêts, il suffisait de parcourir l’Union soviétique avec les hiérarques du Polit bureau, les hiérarchies du parti, le hiératisme des cérémonies officielles et les hiérophantes de l’institut du marxisme, je veux dire les professeurs qui initiaient les profanes aux mystères de la science matérialiste.
   Oui, tous ces mots viennent du préfixe, «  hieros » en grec, « sacré », mais là encore, ce rappel eut été fort déplacé dans le monde communiste. Mais à l’autre pôle où l’on pouvait s’attendre à un préjugé favorable,  envers le sacré, (décidemment le public manque, j’en sais quelque chose pour avoir consacré de nombreuses études au sacré, et sans grand succès). Eh bien ! la paroisse n’est pas mieux disposée que la cellule ; parce qu’un bon chrétien y va flairer dans le sacré une valeur encore païenne et primitive à ses yeux. Il n’a d’ailleurs pas tort, parce que le sacré il était là bien avant Jésus Christ, et même, je vais tout vous dire : avant le bon Dieu !        Alors, les fidèles, côté paroisse ils se rattrapent avec la racine « hagios », qui en grec veut dire « saint », d’où toutes nos hagiographies, (biographies des saints). C’est pas la même chose ; le sacré concerne les choses, la sainteté concerne les hommes, et le parti pris des choses n’est pas celui des hautes spiritualités. De fait, ce ne sont pas les pierres qui sont saintes, ni sanctifiables, ce sont les cœurs, les âmes.

    L’Eglise romaine, en tant qu’institution a beau avoir des sacristains dans ses églises, un sacré collège au Vatican, des vases sacrés dans les tabernacles, et la basilique du « Sacré chœur » à Montmartre. La morale et la théologie catholique mettent très au-dessus de la notion de sacré, où plane l’ombre de la violence et de la mort, le pur amour de la sainteté, la sainteté qui n’a a voir qu’avec l’amour et avec la vie. Et chez les protestants, le temple lui-même n’est pas un édifice sacré, là où la divinité se trouve à demeure ; il n’est lieu de culte qu’au moment où le culte est célébré, qu’au moment de la proclamation de la parole et de la célébration de la cène. Les protestants aiment encore moins le sacré, que les catholiques, et pourtant on a vu dernièrement, les créateurs des grandes marques de mode s’inspirer du sacré vestimentaire pour leurs dernières collections.
Mais, on ne sache pas, que la sainteté,  qu’elle  ne se détourne, ni ne pastiche, puisse jamais inspirer nos designers

   Oui ! il faut distinguer ces deux régions de l’âme qui se côtoie sans s’aimer. Sanctifier une personne, c’est la donner en exemple ; inciter la foule à la rejoindre. Sanctuariser un lieu, c’est en réglementer l’entrée, et faire que la foule ne puisse y entrer. Disons que le saint c’est une estrade, un piédestal. Le sacré c’est une  crypte, un caveau, ça prospère dans le concave, et de fait le sacré  a précédé et de loin, et de plusieurs millénaires la sanctification, comme le rituel sacré a précédé la maison de Dieu, qui est elle-même la maison du roi.
   Le sacré c’est une notion basique comme on dit, c’est la base de toute la pyramide religieuse qui s’est ensuite édifiée par-dessus. Tout commence par là dans le chronogramme symbolique de sapiens sapiens. Le sacré est vraiment primitif, il vient en premier, il devance le divin  plus tardif, ça suit le mouvement. Le dieu unique, il arrive en queue, mais si j’ose dire, y va rafler la mise. Le premier, le sacré, est plus large que le deuxième, le divin, qui est lui-même plus vaste que notre Dieu (avec un grand D)
   Notre pyramide symbolique, c’est la pyramide dont chaque gradin a servi de fondation à la suivante, avec tout en haut, en pyramidion, le dieu d’Abraham. D’où l’ordre des entrées en scène chronologiques, et le schéma classique de l’évolution en trois temps : le sacré animiste de la préhistoire, sans continent privilégié – le divin polythéiste, c’est la proto histoire, celle du proche orient, de la méditerranée et les religions – et les religions du salut, les nôtres, c’est notre Histoire écrite. Terminus ! tout le monde descend ! Trois temps : sauvagerie – barbarie – civilisation. Les esprits  – les déistes – le dieu unique, c’est ça la logique et la chronologie.

Alors ! c’est un schéma que les archéologues peuvent accréditer. Le schéma est peut-être un peu nombriliste, mais il y a des marqueurs tangibles à chaque stade, depuis l’abri sous roche jusqu’au gratte ciel de verre, comme dit l’archéologue Jules Chanteau. Le sacré préhistorique est attesté par l’existence de sites singularisés et isolés avec des pierres dressées, des cairnes, des stèles, des menhirs, des dolmens. Allez en Bretagne et vous verrez le sacré de la préhistoire. Les premiers cultes religieux au sens large, ils ont pour marqueurs des maçonneries en pierre, des temples, des monuments, des sanctuaires qui peuvent être d’ailleurs de petite taille.

   Il y a une différence entre le sacré et le divin. Le sacré peut avoir des espaces à ciel ouvert, le divin exige des espaces couverts, il faut un toit pour protéger le dieu ou la déesse des intempéries et du voisinage plus ou moins profanatoire.

   Alors ! vous voyez bien ce qu’on peut inférer de tout ce que je viens de dire. Parce que dire, qu’il y a eu dès le paléolithique du sacré dans la religion , suivi au néolithique de religion sans théologie, ça veut dire, si l’on se tourne vers l’avenir, que la mort de Dieu ne signifie nullement une sortie des religions, ni une sortie du sacré.

   Rabattre le sacré sur le religieux, ça reviendrait à réduire les chants et musiques sacrées du monde au répertoire du liturgique, au plaint chant, aux anti phonèmes, aux musiques de masse, en éliminant, le gospel, les negro spirituals, le flamenco, ou les chants corses et les chorales de l’armée rouge, héritières des fameux chœurs byzantins. Ça signifierait, éliminer tout ce qui est psalmodie, une expérience ou une souffrance collective, tout ce qui se danse en cercle, main sur l’épaule, éliminer tout ce qui fait battre le chœur, accélérer le pouls, et donner la chair de poule.

   Quand le divin pinacle s’effondre ou s’effrite, les murs du religieux restent debout, et quand les murs tombent à leur tour, demeure le socle du sacré. Il est fondation, et comment le sait-on depuis la nuit des temps ? Et bien ! parce que sur le champs de fouille, les frissons sacrés, se sont évanouis, mais les tumulus, et les pierres dressées sont toujours là. Non seulement, contrairement à la religion, celle de sacré a une expression linguistique sous toutes les latitudes, mais c’est la seule dont on peut suivre l’expression matérielle tout au loin de l’histoire humaine, depuis les sociétés sans écriture jusqu’à la nôtre. L’opposition d’un dedans et d’un dehors, donc d’un sacré et d’un profane, elle a traversé toutes les média sphères, ce que j’appelle mémo sphère, c’est-à-dire, la sphère de la mémoire, l’ère des transmission de mémoire non écrite, de la préhistoire par des constructions monumentales et des pierres dressées, la logosphère qui est la transmission orale des textes manuscrits, la graphosphère, qui est l’ère des livres et des imprimés, l’ère d’où nous sortons ; et la vidéo sphère  où nous sommes. 

   Alors, c’est vrai que dans la vidéo sphère, la distraction règne, elle est même de mieux en mieux entretenue, mais elle n’empêche pas les tueries pour quelque chose de sacré, c’est-à-dire pour la conquête ou le contrôle d’un mur, d’une esplanade, ou d’un lieu de naissance.

   Disons que notre demeure symbolique s’est édifiée par strates successives, repérables chronologiquement mais dont chacune s’emboîte dans la suivante, sans disparaître pour autant. Le plus sauvage n’est pas éliminé par le plus civilisé. Disons, le sacré n’est pas éliminé vers le dieu unique, le chaman survivra à l’archidiacre, le fond des âges n’a pas de fin, et les rituels de transe se retrouvent au zénith dans les concerts de rock. En matière de ferveur collective, donc, l’âge des circuits intégrés, n’est pas brouillé avec l’âge de bronze. Sans doute, la fonction guerrière a perdu ses vieux prestiges, car dans les batailles surhumaines des origines : de  l’Iliade, de la chanson de Rolland, du Cid, c’est dans l’enthousiasme justificateur des épopées fondatrices que la référence de l’instance sacrée a revêtu tout son éclat, comme en témoignent encore ces grands portails des mots que je viens de situer à l’orée des narrations nationales, à l’orée des romans nationaux.

    Et c’est vrai que la paix, et l’absence d’ennemi, démobilise et rejette dans l’ombre  ces flamboyances sacrales communautaires et archaïques. Mais si même, dans notre paisible démocratie, on a encore des aperçus sur ce sacré primaire à certains moments chez nous ; hein ! et pas à l’île de Pâques, ou au musée des arts premiers. Oui ! on en a eu des aperçus  avec nos obsèques nationales dans la cour des Invalides quand on entend la sonnerie aux morts, avec les roulements de tambour qui nous donnent à sentir un sacré que j’appellerai un sacré d’ordre, un sacré institutionnel. Et puis nos défilés silencieux : République – Nation, quand on défile, quand on marche coude à coude en hommage à nos massacrés, on ressent ce que j’appelle un sacré de communion, un sacré populaire. Et puis je vous rappelle la départementale qui nous mène à Verdun, elle s’appelle, « la voie sacrée ». Et le chant des partisans sur le mont Valérien le 18 juin de chaque année, ça nous fait passer un frisson dans l’échine, et pourtant dans ces liturgies profanes, y a pas de prêtre, y a pas de djinns ou de génies, rien de surnaturel, ou alors, si, disons un surnaturel autogéré. Si vous voulez, les sacré c’est du transcendant, si vous voulez le sacré, là c’est du « fait maison », du surnaturel « cousu main ».

   Alors ! premier constat pour l’historien des mentalités, il n’y a pas de sacré pour toujours, mais il y a toujours du sacré dans une communauté organisée. Et ce constat c’est déjà une raison pour éviter l’article défini « le » sacré, le sacré en soi, ça n’existe pas. ça n’existe pas comme une réalité substantielle, surnaturelle et sous jacente qui se révélerait de loin en loin par ce qu’on appelle des hiérophanies, des approbation du sacré, un peu comme un volcan en sommeil qui de temps à autre aurait des jets de lave, comme ça, épisodiques, non ! Rien n’est sacré par nature, mais n’importe quoi peut le devenir : un arbre de mai, comme pendant la Révolution française, la source d’un fleuve, un parchemin, un tableau, voire même un fémur, ou une plume d’oie, parce qu’on fait une relique de tout. Ça ne veut pas dire qu’on change de sacré comme de chemise, mais que nos générations vont et viennent et il y a un temps pour tout, même pour le sacré, car le sacré se désacralise. Une sépulture peut être ouverte et une dépouille remplacée par une autre dès qu’un squelette n’a plus de nom propre.

   Et je peux proclamer à voix haute en 2016 via Venetto à Rome que le Christ n’est pas ressuscité, le genre de propos qui m’aurait fait sentir de très près le fagot, il y a quelques siècles d’ici. Mais si je venais à déclamer sur les trottoirs du Caire que Mahomet n’a jamais rien reçu de l’ange Gabriel, alors je risquerais ma peau, mais notez bien que, au Caire il y a 3000 ans d’ici, si j’avais nié la résurrection d’Osiris, j’aurais assez vite été expédié au royaume des morts.

   Donc, voyez-vous, le sacré d’aujourd’hui, n’est pas le sacré d’hier, et ils peuvent même sur un même territoire se succéder et ceci sans grave difficulté. C’est pourquoi je dis, y a pas de sacré pour toujours, mais il y a toujours du sacré. Il y a toujours des gens qui sont près à se faire trouer la peau pour une cause qui les dépasse. Mais quelle cause ? Oui ! vous n’entendrez plus aujourd’hui en France réciter : « Mourir pour la patrie, c’est le sort le plus beau, le plus digne d’envie », et rare je crois, sont les chrétiens qui donneraient leur vie pour l’honneur de Dieu et de la foi, même s’il y en a eu ; Tiberine en Algérie, par exemple.

   En revanche, pour la maisonnée et les enfants, donner sa vie ne serait pas impossible, comme on dit : « La famille c’est sacré ». Donc, voyez-vous, il y a des changements de portage, c’est comme un repli sur le noyau dur, c’est-à-dire, la famille.

   Je ne parle pas bien sûr, des « human bombs » qui imposent de force leur martyr à leurs victimes au nom de Dieu. Alors, ces observations de bon sens, elles suggèrent de remplacer le terme convenu mais commode du sacré par celui de sacralité, parce que sacralité ça renvoie à sacralisation, et que la sacralisation c’est une opération purement et simplement humaine, où il n’y a d’ailleurs que des reprises, car l’humanité dans ce domaine ne fait pas preuve de beaucoup d’imagination, on innove guère dans le fondamental. Et en quoi ça consiste cette opération de sacralisation ? A quoi ça se reconnaît la sacralité d’une colline, d’une demeure, d’un bout de papier, même d’un parchemin. Et ben ! ça se reconnaît d’abord à l’enceinte. Tout protéiforme qu’il soit, le sacralisé a sa signalétique, et paradoxalement, il n’a rien à cacher, car si secret et sacré font doublon, la mise sous clef ou en tréfonds, elle se signale à la vue de tous.

   Si vous allez en Mongolie, vous verrez Gengis Khan, le père de la nation mongole qui est une figure sacrée à Oulan-Bator, et vous verrez non loin de la capitale, une colossale statue d’acier dans la steppe sur un site surélevé et entièrement grillagé, cinquante mètre de haut et on l’aperçoit à plusieurs kilomètres. Mais, restez à Paris, promenez-vous rue de Rivoli, et vous verrez que si la statue de Jeanne d’Arc ne suscite sans doute pas la même ferveur, et qu’elle est en comparaison toute menue, elle est également surélevée, avec un emmarchement et la protection d’une grille, et il y a un vide autour. Le profane c’est à claire-voie, le sacré à l’abri. La tête de Staline ne fait plus baisser celle d’un communiste français en 2016, alors que le dessin de cette tête par Picasso, (en 1953) présentant Staline comme un bonhomme moustachu, ça a mis en fureur les lecteurs de l’Huma. Le sacré politique est à combustion rapide, le sacré religieux est à mèche lente. Trente ans ont suffit pour que « le petit père des Peuples » voit ses statues décapitées, ou mises à bas. Mais, saint Serge à Moscou trône encore et toujours en majesté ; oui ! Cependant tout arrive, y compris avec les sacré religieux, y compris dans des églises comme au Québec, faute de paroissiens, soient dé consacrées et mises sur le marché, découpées en loft.

   Oui, il y a des va et vient, mais vous chercheriez en vain un pays, y compris un archipel du pacifique nouvellement indépendant, qui n’ait pas son monument aux morts, son drapeau, son hymne national, son jour férie, et son point de rendez-vous dûment marqué et protégé.

   Nous essentialisons, nous sublimons, nous fétichisons, quelque chose ou quelqu’un que nous avons nous-mêmes sacralisé ou consacré, et que nous déconsacrerons demain, dès que l’aura de l’exceptionnel se sera reporté sur un ancien vaincu, ou un nouvel héros. Et on assiste en ce moment même à ce report. Ce report il se fait, je dirai de l’Histoire vers la Nature en direction du solaire et du chlorophyllien, en direction des arbres, des criques, et des rivières. On est passé du père de la patrie à Gaïa, la déesse terre.

   Alors ! qu’est-ce qui s’exhibe  à chaque fois dans une sacralisation ? D’abord et avant tout, le cerne, le contour distinctif et protecteur. Il faut revenir à l’étymologie : sacré, ça vient du verbe latin, « secenere » qui veut dire, séparer, dissocier, comme le latin « templum » le temple c’est l’espace circoncis, d’abord dans les airs par le bâton de l’auguste, ensuite au sol par un architecte, et « templum » le temple ça vient du grec, « temnein » qui veut dire découper, et de même profane, ça veut dire, celui qui se tient « pro fanum » devant l’enceinte réservée au culte. Le profane c’est celui qui est au-delà de la barrière.

Dans cette opposition, sacré, profane, elle peut ne pas être tranchée au couteau, comme en Afrique, par exemple, où prévaut plutôt une échelle de degrés, comme chez nous, nous avons des variations de sacralité. Nous avons même des monstres sacrés au théâtre. Chez les « infantis » du Ghana, même une activité technique comme l’agriculture, elle est profane, mais elle touche aussi au sacré, parce que la terre est sacrée par elle-même, d’autant que le lopin cultivé est celui des ancêtres.

   Mais enfin, l’opposition de l’ouvert et du clos, elle se retrouve au propre et au figuré dans tous les mots fondamentaux du religieux, dans le paradis. La paradis ça veut dire, un jardin fermé, c’est un mot perse à l’origine, il se retrouve dans le « harãm » arabe, et « herem » hébreux ; « kadosh » aussi, en hébreux c’est lié à l’idée de couper, et le verbe séparer, a, dans la Bible une connotation rituelle, sacrale, à la fois juridique et politique. Et d’ailleurs chez nous « l’amour sacré de la patrie », c’est-à-dire, la sacralisation de l’hexagone, elle a commencé chez nous vers le 17ème, 18ème siècle, avec l’instauration en lieu et place d’une marqueterie  de possessions imbriquées l’une dans l’autre, de frontières en lignes continues. Parce que la France n’a pas toujours eu des frontières continues. Donc, premier signe de reconnaissance, un périmètre. Un périmètre bien reconnaissable, double, si le terrain s’y prête, d’un dénivelé, d’un parvis, ou d’une palissade. Mais, le sacré ça peut travailler à l’économie. Il y a des enceintes économes, comme une ragée de pierres sèches qui suffisent en plein désert au bédouin pour faire une mosquée, où faire ses prières lorsqu’il aligne  des  petites pierres pour créer un espace clos avec une petite ouverture en guise de porte, et une fausse niche en guise de « mihrab » pour orienter la prière vers la Mecque.

   D’ailleurs cet immémorial est l’auteur du genre grec dans la religion. Louis Gernet a noté (je cite) qu’ « il est de la nature des lieux sacrés qu’ils soient limités ». Quand ils sont le siège d’un culte organisé, ils sont entourés d’un mur, ou d’une ligne de borne. Nous n’avons plus de génie, ni de religion, nous n’avons plus le culte des morts. Nos cimetières, tout sécularisés qu’ils soient, ils restent ceints d’un mur. Et à l’intérieur d’un cimetière, casse-croûte et jeu de balle, sont interdits.

   Nous ne croyons plus en la justice divine, et nous avons déposé le crucifix accroché aux murs des salles d’audience, mais le prétoire, reste un lieu sacralisé. Regardez comme il est configuré : la barre à témoin, on ne peut aller au-delà – le gradin devant le tribunal – la porte capitonnée – et bien sûr l’interdiction de boire et de manger dans une salle d’audience.

   Vous savez, on rentre plus facilement en short et en sandalettes dans Notre Dame de Paris, qu’au Palais de justice, où le contrôle sur la tenue est beaucoup plus sévère. D’ailleurs je vous rappelle qu’à l’entrée des magistrats, l’assemblée se lève obligatoirement en signe de respect. Une signe de respect que les officiants d’une messe n’obtiennent pas toujours à l’intérieur d’une cathédrale. Vous voyez, le sacré civil, il est parfois plus exigeant que le sacré des confessionnel. Ce qui nous reste de tenue, ils nous l’imposent, mais il faut toujours changer de tenue. Quand on rentre dans un espace sacré, il faut enlever ses sandales, comme Dieu l’a ordonné à Moïse sur le Mont Horeb, il faut mettre ou enlever un couvre tête, accélérer ou ralentir le pas, baisser la voix, l’élever, bref ! de toute façon il faut s’affubler et se comporter autrement que dans la vie courante.

   Par où se voit la visée première d’une acte de sacralisation ? C’est le développement durable : surmonter le chaos, conjurer le terrain vague, maîtriser l’informe et l’infini, c’est-à-dire, isoler, délimiter, bref ! servir d’anti destin. Pourquoi faire ? pour freiner la dégradation, prévenir la dispersion. En ce sens, le sacré c’est pas  du luxe, c’est une bouée de sauvetage, c’est une façon de me mettre hors eau, pour ne pas disparaître avant l’heure, ou plutôt, pour ne pas couper les amarres avec ce qui me tient à flots. Le sacré c’est ce qui rattache à un passé et qui me fait la promesse d’un avenir, c’est d’ailleurs pourquoi, quand une société sent une fragilité, un début de démembrement, de déliquescence, un risque d’abandon, son premier réflexe, c’est de se sacraliser, c’est de consacrer, pour consolider, réaffirmer, affermir.

   Alors, en regard de la laïcité, on n’a pas de sacré. Oui ! mais on vote une loi, par exemple, assortie de sanctions en cas de non respect. L’hymne national en 2001 a été sifflé dans le stade de France au cours d’un match France/Algérie, le drapeau est piétiné, eh bien, en 2003 s’ajoute une nouvelle disposition dans le code pénal : article 433 – 5 – 1. Article punissant de 7500 € d’amende l’outrage public fait à l’hymne national et au drapeau tricolore, au cours, (je cite) « d’une manifestation organisée et réglementée par les autorités publiques ». Donc le champ d’application de cette loi est limité à l’espace public, car telle est bien la fonction et la visée du sacré, c’est la cohésion d’un collectif.
Je peux, en revanche, siffler la Marseillaise chez moi, je peux entonner son interprétation sur un mode reggae. Je peux peindre les trois couleurs sur mon paillasson, éventuellement d’ailleurs sur mon papier hygiénique. Je peux insulter le chef de l’Etat, c’est pas un délit, hein ? Je n’aurai pas d’amende. Pourquoi ? Parce que c’est à domicile ; pas vu, pas pris. Pourquoi ? Parce que cela ne touche pas à l’ordre public, ni à l’âme de la Nation.
Alors le seul problème, le vrai problème qui reste à trancher, et à trancher, je précise, par les tribunaux civils, seulement par eux, parce que nous sommes laïcs, c’est de savoir où faire passer la frontière entre, disons, du culturel licite, façon Serge Gainsbourg, « Aux armes, etc. » et du politique ou non confessionnel illicite. Cette frontière, c’est seulement au magistrat de la déterminer, et pas au religieux, bien sûr !
Mais l’acte de délimiter, ça lie curieusement le politique au religieux. Vous savez quelle était la première fonction dans la Rome antique du « rex » latin ? c’était le « revers fides » c’est-à-dire de tracer la frontière, signaler où les chose commencent et où elles finissent. Et le dieu, dont le petit buste borne un champ d’olivier, s’appelle «  Terminus » est un dieu ou un demi dieu, et les murs et les portes de la ville sont dits « res sanctae », et ils sont sacrés ; par transfert si vous voulez, ou ricochet, parce qu’ils marquent une discontinuité.
   Le sacré ça fait frontière, et la frontière ça fait du sacré, d’ailleurs en grec ancien, instituer une divinité ça veut dire borner un dieu. « Soyez sains d’esprits » dit le Lévitique aux hébreux, traduction : « écartez-vous, ne vous assimilez pas ;  ne mélangez pas la laine d’origine animale, avec le lin d’origine végétale » (Deutéronome XXII – XI). « Ne mélangez pas lait avec la viande » (Exode. XXIII – IXX), et ne vous mélangez pas a vous – mêmes avec le goïms. Ce qui vaut pour les textiles et les aliments, ça vaut pour l’humain, comme pour le territoire. Israël doit resté déparé des autres Nations, et son territoire a été proclamé «  propriété inaliénable du peuple juif ».
Le dur désir de durer, le laïc n’y échappe pas, et l’athée non plus d’ailleurs, et ils font ce qu’il faut, sans lésiner sur les moyens. D’où aujourd’hui, chez nous, même la sacralisation du patrimoine culturel, Elle est attestée, elle est protégée par la sainte règle de l’inaliénables des collections publiques de nos musées ; on n’a pas le droit de les céder, et encore moins de les vendre. Exactement comme le territoire juif pour les Israéliens. C’est parfois très embêtant, parce que ça met dans un grand embarras quand des Etats étrangers viennent demander la restitution de telle pièce qu’on a jadis dérobé dans leur pays ; je vais dire : un manuscrit coréen, un vieux canon japonais, ou des restes humains, des têtes de Maori, ou des crânes de chefs ornés, et on vient de voir à Washington, par exemple, des chefs indiens sont venus demander la restitution d’objets qui étaient pour eux, sacrés.
Mais qu’est-ce qu’un patrimoine ? Sinon ce qu’on hérite de ses aïeux et qu’on entend léguer à ses descendants. Et que tient-on pour sacré dans n’importe quelle communauté ? Sinon la volonté fondatrice par quoi elle finit ; c’est-à-dire, ce qui précède, succède, ou, excède chacun des ses membres, c’est ce que personne n’est en droit de s’approprier, ce dont nul individu ne doit pouvoir disposer à sa guise. Et dans ces demandes de restitution d’objets sacrés, pour certaines nations indigènes, dites primitives, on a un conflit entre un sacré séculier et laïc, le nôtre, le sacré du patrimoine et le sacré de l’ancien, si j’ose dire, le sacré éthique ou religieux des peuples que nous avons spoliés.
De là découle un autre trait distinctif  assez étrange d’ailleurs dans une société de marché. Le sacré ça ne se met pas aux enchères, ça ne se marchande pas, c’est inappréciable, c’est inaliénable, et c’est non monnayable. Pourquoi ? Parce que c’est un bien collectif. La Joconde au Louvre, quand Fidel Castro a visité le Louvre, il s’est arrêté devant la Joconde, il a demandé : – combien ça coûte ? la vente aux enchères se ferait à quelle somme ? On lui a dit, Monsieur, non ! Commandant: – la Joconde n’a pas de prix, la Joconde ne sera jamais mise aux enchères, la Joconde est hors marché, enfin ! prions pour qu’elle le reste ! 
Si vous demandez, en visitant le Prado, au conservateur du musée, le « Guernica » ça coûte combien ? est-ce que je peux l’acheter ? si vous n’êtes pas l’émir du Koweït, on vous rira au nez ! ça na se vend pas ! parce que c’est sacré !
Et d’ailleurs, vous savez, c’est très astreignant pour un individu quand vous avez une demeure inscrite au patrimoine, à l’inventaire, c’est pas une bonne nouvelle pour le propriétaire, ça veut dire que vous n’allez pas pouvoir y faire n’importe quoi.
On échangera pas dans le conflit Israélo – Palestinien, une tonne des mœllons du mur des lamentations, contre une tonne des mœllons de la Kaaba, ni une lettre manuscrite d’un mien aïeul, moi, je ne l’échangerai pas contre une lettre manuscrite d’une autre amie. Y a pas de salles des ventes pour les reliques ; y a pas de marché pour le corps humain, y a pas de brevet pour le génome humain. Autrement dit, le sacré ça fait la nique à l’individualisme. D’ailleurs une icône dans le monde orthodoxe, elle est certes peinte par un moine, mais elle n’est jamais signée. Mais le tag et le graph. sur les murs, moi j’y vois une certaine parenté  entre les arts sacrés de jadis et le street art d’aujourd’hui. Vous avez : le refus du marché, le regroupement en atelier, l’enseignement par les maîtres, le goût des lieux publics. Je dira que le grapheur, c’est un médiéval dans la ville postmoderne, c’est un nostalgique du temps passé, tout anarchiste qu’il soit, il joue le jeu, refusant de tirer la couverture à soi, en refusant de vendre ce qu’il fait. Alors, c’est un peu aberrant, vous savez ! Tout ce qui construit normalement une communauté, sera vu, comme pathologique absurde ou aberrant par l’individu souverain.
Il y a une remarque de Karl Kraus sur le drapeau, n’est-ce pas, dans son très beau livre :
 «  Je n’ai aucune idée sur Hitler », il écrit ceci : « Un morceau d’étoffe coloré ça ne signifie rien pour un individu isolé. Le fait que ce soit la foule qui en ait besoin, voilà, une grande possibilité de ruine ». C’est vrai, quand on pense à tous les gens qui se sont sacrifiés pour la défense du drapeau, c’est vrai qu’il y a une possibilité de ruine, oui ! Et, enfin, notre article 433-5  de notre code pénal aurait bien fait rire, Karl Kraus, mais la dégradation d’une communauté en un tohu bohu  de hordes indistinctes, sans emblème fédérateur, ça ne nous fait pas rire non plus.
Dans notre check-list de ce qui est sacré n’oublions pas la fonction, je dirai, agglutinante, ou magnétique. Un lieu sacré est toujours un point ralliement un point de convergence pour une diaspora, un but de pèlerinage – l’an prochain à Jérusalem ! que ce soit le Saint Sépulcre pour les chrétiens, la pace de la République pour les républicains, ou la roche de Solutré pour les mitterrandistes. S’y réaffirme à chaque fois l’identité collective, un vieux compagnonnage, ou quelque retrouvaille avec l’essentiel. Disons, le haut lieu refait du lien, comme le sanctuaire de Delphes dans la Grèce antique où se déroulaient les Panégyries, ou, comme le sanctuaire d’Olympie. Ils servaient de creuset au pan hellénisme, ils unifiaient les cités rivales de la Grèce, comme La Mecque réunifie les nations islamiques, y compris les chiites et les sunnites, et comme le site d’Auschwitz a pu rassembler tous les chefs d’Etat européens, les Russes et les Allemands compris, côte à côte au moment de célébrer la libération d’Auschwitz. C’est un site fédérateur, et à ce titre, sacralisé. On y célébrera peut-être un jour, s’il venait à se former, le pan européanisme. 
Mais, n’oublions pas, qui consacre bien, exècre bien, et ces lieux de concorde où s’affichent une appartenance collective sont ipso facto des lieux de discorde, où le taux d’homicide est plus élevé qu’ailleurs.
Faire corps, c’est faire face : aux sarrasins, à l’infidèle, aux boches, aux cocos, ou, aux deux cents familles, disons un entre-nous qui se réuni sur un lieu sacré, c’est un « contre eux » qui ne dort que d’un œil ; toujours prêt à se réveiller au moindre empiétement, oui ! parce que là où s’exalte un regroupement, couve un affrontement ; Terre sainte, terre minée, (avec des mines par dessous) ; enfants de choeurs ! s’abstenir ! la violence rôde.
Les zones tampons, et les missions de surveillance ou d’interposition de l’ONU sont bienvenues. Allez en terre sainte pour voir ! Voyons Hébron et ses colons, voyez l’esplanade du Temple à Jérusalem, voyez le temple hindouiste d’Ayodhya en Inde, reconquis sur l’emplacement d’une mosquée dans une violence inouïe par les hindouistes. Voyez le sanctuaire khmer, Prasat Hin Phinai à la frontière de la Thaïlande où s’échangent des duels d’artillerie entre Thaïs et Cambodgiens. Et voyez aussi ce qui s’échange d’injures et de horions autour d’un monument aux morts, ou de quelque héros soviétique en granit entre la fédération de Russie et tel ou tel pays balte.
On comprend au fond que notre milieu historique, notre milieu contemporain, a quelques raisons de tourner le dos au mot sacré, et aux choses sacralisées. D’abord, le rejet à toute suggestion à un dogme quelconque et l’allergie à toute ordre hétéronome ; ensuite la promotion d’un individu retranché, libre de toute attache qui n’a d’autre maître que son désir
Or, le sacré c’est tout ce qui se fait, se lit, se chante, en groupe, en cadence et au coude à coude ; l’horreur pour l’individualisme démocratique.
Et il est vrai, que si la chose publique peut difficilement se passer d’un point de sacralité, un simple individu, un for individuel peut n’en voir que les aspects contraignants, et même rebutants. Or il y a du rebutant dans le sacré, j’ai parlé de la violence, de la tension.
 Le saint, lui, il est tout bon, si j’ose dire ; le saint il est un élu, un glorieux, qui béatifié ou canonisé après sa mort, dans l’Eglise catholique, va avoir, va mériter, un culte d’honneur universel et public. On appelle ça, un culte de « dulie », le culte d’adoration, le culte de « latrie » était réservé à Dieu, et à Dieu seul.
Le sacré, lui, c’est pas tout bon. Il y a du bon, il y a du moins bon, il y a des dommages collatéraux, et d’ailleurs en latin lorsqu’un flaming disait d’un citoyen « sacer esto », qu’il soit sacré, ça voulait dire, qu’il soit maudit.
Mais même dans notre langage le sacré c’est ambigu, hein ? Le sacrum, par exemple, je vous le rappelle, c’est le coccyx, et les vertèbres sacrales elles jouxtent notre cul. Le crucial comme le sacré, à toujours un double sens, il est sublime. Il est sublime et il est repoussant. Le sacré il est ambivalent, et oui ! il est ambivalent comme le feu qui peut brûler et ranimer. Il est ambivalent comme l’eau qui peut noyer et raviver. Tout ce qui touche aux fondamentaux de la vie est ambivalent. L’eau et le feu, ils ont une légende noire, il n’empêche que nous avons besoin d’eau et de feu pour survivre, pour devenir fort,  et rester fort. Et je vous rappelle qu’en grec ancien « hieros » d’où se forme hiérarchie, etc… ça voulait dire chez Homère « fort et vigoureux ». Alors, c’est vrai, point trop n’en faut, ce qui consolide, ça peut ankyloser. Ce qui ravigote, ça peut aussi assommer. Je pense à un mot de Valéry : « Deux choses menacent le monde : l’ordre et le désordre ». Et ben ! disons dans le même esprit, que les deux menacent nos communautés, le sacré et le profane. Trop de sacré. Pensons à l’Islam intégriste, c’est immobilisme et pétrification. Pas assez : pensez à notre Europe d’aujourd’hui, c’est démembrement et décomposition.
Alors, il y a des lieux et des moments, où il faudrait crier bien haut : Arrêtons de transmettre pieusement, innovons, délivrez-nous des ancêtres et des héritages, assez de sacré ! Et d’autres, où on aurait envie de dire : arrêtons de communiquer et couper la tête à tout ce qui dépasse, sacralisons ce qui nous fait tenir debout, et ne profanons pas jusqu’à l’indispensable.
Comme disait Vladimir Illich, « tout dépend des conditions », et de nos conditions aujourd’hui en France. On peut se prendre à penser que le public aurait, ou aura, un avenir plus assuré du jour où le chef de l’Etat, osera, ou oserait évoquer, à voix haute du haut d’une tribune, non des valeurs en cartons pâte, mais notre sacré, laïc, est républicain.
Je vous remercie.
(Toute erreur ou omission n’engage que le rédacteur)

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Le sacré n’existe pas en soi, il n’est pas ex nihilo tombé du ciel des idées de Platon, il est la création de l’homme, seul l’homme décide de ce qui est sacré. Donc ce pouvoir de sacraliser nous dit que le sacré est déjà en nous. Le sacré correspond chez l’homme,  à un besoin de conscience, ce sacré comble en partie ce besoin métaphysique, il fait le lien avec des forces suprêmes pressenties, voire préssenties dans une autre dimension, des forces invisibles, comme un besoin de se raccrocher à « des quelques choses » qui le dépasse. Ce sera, sacraliser des éléments de la nature, la montagne, une forêt, un coin de forêt, un temple, un mausolée, une statue…..  Il se crée un lien entre l’homme profane et le surnaturel, une rencontre.  Rencontre entre ce profane qui se sent transcendé dans une contemplation.

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Le sacré inclus des interdits des tabous. Les hommes qui vénèrent les représentations sacrées, les admirent et les craignent.
Le sacré s’invite dans diverse populations, divers lieux, comme dans une forêt, ou encore une réunion de loge. Dans le rite écossais,  dès le discours d’ouverture, le sacré est là : « Mes frères, (dit un des frères)  nous ne sommes plus dans un monde profane, nous avons laissé nos métaux à la porte de la loge. Elevons-nous en fraternité… » et là comme dans d’autres circonstances, on n’est pas, dans des croyances, mais c’est une communion d’homme, une communion qui crée du sacré, ce qu’on a nommé aussi, » une plénitude de l’Être ».
Il est d’autres domaine où les hommes ont comme sacraliser, je repense à l’ouvrage de Pagnol « Regain,  ouvrage où le blé, la terre, le pain, symboles de vie, sont sacrés. Il y a encore des familles où l’on bénit le pain en début de repas. (y).

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Le sacré peut être un lieu à l’abri de toute corruption terrestre, lieu de purification, comme dans une église, une synagogue, une mosquée, un temple religieux ou non religieux, ce qui reviendrait à dire, que l’on se  puruifirait dans un lieu purifié, et j’en donnerai un exemple lu dans un texte de François Housset : «  J’ai l’impression, quand j’entre dans un temple, de me débarrasser de quelque chose de pourri en moi. J’abandonne mes ressentiments à la porte du temple, pour n’être plus qu’un humaniste, un homme digne de partager des valeurs humanistes parmi les siens. C’est au prix du renoncement à une part de moi-même, sacrifiée. Il faut ce renoncement pour être élevé vers le sacré. Dans la sacralisation, il y a ainsi une puissance qui exige de l’homme le don de soi. C’est dire qu’on s’abandonne à quelque chose qui nous dépasse »
Ce texte parle de moments que nous pouvons créer pour sacraliser notre lien entre humains, sacraliser cette fraternité ressentie intrinséquemment au-delà des situations de conflits de tout sorte. Le temps dont parle l’auteur précité est un temple laïc, d’où la possibilité de parler de « sacré, laïc ». (y)

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Il y a un paradoxe latent dans  ce mot profane, si l’on refuse le principe de hiérophanie, soit le sacré qui se rend visible, qui se révèle . Et puisque si c’est le profane qui crée le sacré, des lors qu’il a sacralisé, il en resterait à la porte. Profane, pro fanum en latin, est celui qui reste à la porte du temple, à la porte du temple qu’il a construit lui-même. Ce qui fait dans un certain sens du profane, comme un exclu. Exclu, et aussi, celui qui met en danger le sacré, puisque du mot profane vient profaner. Le profane est aussi, celui  qui ne considère ce lieu, le temple, que comme endroit sacré pour d’autres, pour d’autres que lui.
Ainsi,  il y a dans certains mots une connotation implicite, latente, comme dévalorisante : du profane on a fait profaner, comme on a fait du non croyant, un mécréant. (y)

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